Shiho Yoshida, Le Vertige de l’image

TEMPURA N°20, WINTER 2024


Rika Noguchi, Petit miracle familial

TEMPURA N°20, WINTER 2024

For issue 20 of Tempura magazine, I wrote about Shiho Yoshida’s work and Rika Noguchi’s series My Father’s Album for this issue devoted to the idea of the family in Japan. Extracts follow (in French):


Partant du constat que tout a déjà été photographié, elle a voulu emmener la discipline sur un nouveau terrain. Pour la série Survey : Mountains – récompensée par le prestigieux prix Kimura Ihei en 2021 – Yoshida a visionné un maximum d’images de « montagnes » sur Internet, photographiant à l’écran celles qu’elle trouvait particulièrement intéressantes. À partir de ces recherches en ligne, elle s’est ensuite rendu sur place et a réalisé de nombreuses prises de vue. Pour elle, « la recherche d’une image n’est pas différente de la prise de vue d’un paysage. »

Le processus de Yoshida est des plus ordinaires, sans doute le même qu’emploie n’importe quel photographe de paysage. Mais elle se distingue en intégrant toutes les composantes de sa pratique dans ses œuvres. On y retrouve les images en ligne que nous visionnons tous chaque jour, l’écran lui-même qui est le biais principal par lequel nous consommons celles-ci, et ses propres photographies réalisées avec un appareil analogique, de manière « traditionnelle ». Dans l’image ci-contre, nous voyons même la nature multiple de l’image photographique actuelle, sans cesse accolée à d’autres images, entassées dans les boîtes à sardines visuelles qui sont nos disques durs et nos smartphones.  

Shiho Yoshida, Survey: Mountains, 2020


Originaire de Saitama et ayant étudié la photographie à l’université Nihon de Tokyo, Noguchi a l’esprit nomade, ayant poursuivi sa carrière artistique à New York, Amsterdam, Berlin, ou encore en Afrique de l’Est, avant son retour au Japon, à Okinawa où elle s’est installée depuis 2016. Avant ce retour, la photographe avait demandé à son père s’il avait encore les négatifs des clichés qu’il avait réalisés de sa mère, décédée quand Rika n’avait que 20 ans. C’est alors que son père lui présente un dossier bourré de négatifs qu’il avait soigneusement conservé. Cette archive photographique familiale commence par la lune de miel de ses parents, pour ensuite documenter sa naissance, ainsi que celle de son frère et de sa sœur cadets.

Rika Noguchi, from the series My Father’s Album

L’album de famille est sans doute l’un des objets photographiques les plus universels et dont le lien avec la mémoire est le plus intense. Chacun a le souvenir d’avoir feuilleté un de ces objets chez un oncle ou une grand-mère, ou d’avoir retrouvé celui de ses parents, et d’avoir éprouvé un retour soudain dans le passé. Mais pour une photographe comme Noguchi, qui s’était servi de la photographie uniquement en tant que médium artistique, cet objet a une résonance particulière. C’est peut-être pour cela, qu’à la découverte de ce dossier, elle décide de développer ces négatifs elle-même dans sa chambre noire, image par image : « Pour la première fois, en développant les photos de mon père, j’ai commencé à réfléchir à la question fondamentale de savoir pourquoi les gens prennent des photos de choses. »