Hiroh Kikai, Une conversation inépuisable
Tempura, N°4, Winter 2020
Keijiro Kai, Wounded Bears
Tempura, N°4, Winter 2020
For issue 4 of Tempura magazine I wrote about Hiroh Kikai’s Asakusa Portraits and Keijiro Kai’s photographs of the Dosojin festival. You can read extracts below (in French):
On voit dans ces portraits l’admiration que Kikai portait pour les maîtres de la photographie de portrait, de Diane Arbus à August Sander, qu’il avait étudiés de près pendant sa jeunesse. Ses cadrages serrés et le regard droit vers l’objectif de ses sujets font surgir quelque chose de chacun de ces individus, créant un lien, une connexion avec celui qui les regarde. Lorsqu’il n’était pas en voyage en Turquie ou en Inde (ses deux autres grandes muses photographiques), Kikai se rendait quasi-quotidiennement à Asakusa. Il photographiait peu, et parfois plusieurs jours s’écoulaient avant qu’il ne réalise un portrait.
Les séances ne duraient pas plus d’une dizaine de minutes, mais ces brefs instants pendant lesquels il échangeait quelques mots avec ceux qui posaient lui permettaient d’observer les petits détails à partir desquels il construirait par la suite l’autre facette essentielle de cette série : les légendes. Parfois celles-ci indiquent simplement la profession de la personne (« Un danseur de Butoh », « Un relieur »), d’autre fois c’est une phrase prononcée par le modèle (« Une petite gorgée, et je pétille toute la soirée »), d’autres fois encore il s’agit d’attirer notre attention sur un détail de l’image (« Une femme dont la coiffure ressemble à celle d’un personnage d’anime »), plantant ainsi une graine narrative qui nous fait entrer dans l’intimité de ces personnes et permet à notre imaginaire de leur construire une vie.
Dans sa série Wounded Bears (Ours blessés), Keijiro Kai photographie l’un des trois plus grands festivals du feu au Japon : le rituel shinto du festival Dosojin, qui a lieu à la mi-janvier dans le village de Nozawa Onsen (préfecture de Nagano). Le festival culmine avec un combat autour d’un shaden (sanctuaire) d’une dizaine de mètres de haut, construit par les villageois quelques semaines plus tôt à partir d’arbres sacrés de la forêt voisine. Un groupe d’hommes, âgés de quarante-deux ans, chante depuis son sommet tandis que d’autres, âgés de vingt-cinq ans (deux âges considérés comme malchanceux au Japon, nécessitant une purification spirituelle), montent la garde au sol. Pendant plusieurs heures les gardes du sanctuaire tentent de le protéger face aux assauts de villageois de tous âges qui veulent y mettre feu, armés de torches traditionnelles.
Le combat livré entre les groupes de villageois de Nozawa Onsen fait écho à un combat plus fondamental : celui entre l’homme et la nature, une « bataille ambiguë », comme le décrit Hitoshi Suzuki dans l’ouvrage portant sur la série Wounded Bears. Dans les images de Kai, ce combat symbolique s’exprime non pas comme un affrontement entre rivaux, mais plutôt par le besoin qu’ont ces hommes de faire l’expérience de la puissance pure — celle des éléments primaires du feu et de la glace — et de se rappeler leur place au sein de la nature et l’équilibre qu’ils doivent trouver avec elle.